
[Gros spoilers inside, je le signale d’avance comme ça on ne viendra pas se plaindre…]
Lovely bones de Peter Jackson montre le travail de deuil d’une famille américaine des années 70 dont la fille ainée a été sauvagement assassinée… du point de vue de cette dernière qui les regarde depuis l’au-delà. Un tel sujet faisait craindre un traitement mystico-fumeux et larmoyant au possible. Ce qui ne manque pas ici d‘être le cas. Et au centuple. Susie, donc, est coincée dans un paradis de pacotille et parviens par instants à communiquer avec ses proches qui se remettent peu à peu du drame. Or ce qui frappe d’emblée c’est la laideur et le kitsch déments avec lesquels Jackson a choisi de dépeindre l’au-delà. Il déploie une imagerie de synthèse ringarde et déjà vue, aux tons pastels, le tout sans la moindre once d’imagination alors même que l‘on sent les prétentieux poétiques qui ont dû sous-tendre le projet.
Pendant ce temps, la famille Salmon tente de survivre à cette tragédie. On a donc droit aux passages obligés, bien connus de tout adepte de psychologie de bazar qui se respecte : le choc, le déni, la colère, la dépression etc. Le point final du scénario, on l’aura compris, étant l’acceptation. Jackson chausse ses gros sabots pour aborder ce difficile sujet et filme de manière alambiquée des scènes répétitives et bêtes, sans jamais une once de second degré : Papa casse tous les bateaux miniatures qu’il avait fabriqué avec sa fille parce qu’il est triste, la voisine vaguement mystérieuse ramasse le joli poème que l’amoureux benêt de Susie a écrit, la jeune sœur échange un pendentif en forme de cœur avec son chéri… Tout est d’une niaiserie suffocante ; ce qui cherche à émouvoir devient immanquablement ridicule. Les acteurs sont obligés de se démener au milieu de ce marasme pour exister quelque peu, mais force est de constater qu‘ils n‘y parviennent pas.

Quant à l’intrigue policière que l‘on pouvait attendre, il n’y en pas : non seulement le coupable est connu dès les premières séquences (ceci dit, ça fonctionne dans Columbo alors pourquoi pas) mais Jackson s’intéresse à peine à la manière dont la famille de Susie en vient à saisir son identité. Lovely bones ne fonctionne ni comme mélo, ni comme film fantastique, ni comme polar, donc. Tout d’un coup, alors qu’il contemple des clichés pris par sa fille (qu’il n’a pas fait développer dès le lendemain du meurtre mais des mois et des mois après, évidemment, c’est plus pratique pour tirer le film en longueur !) Mark Wahlberg fronce les sourcils en une grimace concentrée et… hop, il a compris ! Ah ben oui, c’est vrai qu’avec son invraisemblable tête de pervers immonde, ça ne pouvait être que lui… Stanley Tucci est une caricature jamais crédible de méchant libidineux et manipulateur. Il faut le voir pour le croire.
Le sommet de l'abjection et de la complaisance est atteint vers la fin du film avec la scène du décès de l'assassin pervers. Déjà complètement crétine et inutile sur le papier, elle est en plus filmée avec une putasserie affreuse, se repaissant de l'image de cette mort et flattant sans vergogne les plus bas instincts des spectateurs. Hein que ça vous plait, de voir cette grosse merde s’écraser en bas d’une falaise? À ce niveau là on ne patauge plus seulement dans le tartignolle : on se noie dans les marécages de la dégueulasserie la plus totale. De manière générale, le personnage de cet assassin/pédophile/monstre/étron est filmé de façon atroce, comme une bête. C’est terriblement embarrassant. Et quel mauvais goût dans cette séquence où toutes les anciennes victimes du type se mettent à gambader dans les champs au son d'une version new wave de Song to the siren !

Lovely bones est adapté d’un roman d’Alice Sebold (La nostalgie de l’ange) dont, c’est le moins qu’on puisse dire, le réalisateur rate la mise en image. En voyant ce grand n‘importe quoi interminable et consternant de A à Z, on n’est pas loin de penser que, si ça se trouve, Peter Jackson n’a jamais eu aucun talent ni aucune imagination. J’allais écrire : laissons lui le bénéfice du doute, mais j’aurai moi-même du mal à obéir à une telle injonction quand je repense à laideur et à la bêtise dans lesquelles se baigne allègrement ce Lovely bones racoleur et prétentieux.
Avec Saoirse Ronan, Mark Wahlberg, Stanley Tucci, ...
Année de production : 2009

Brothers est le remake d'un film danois éponyme de Susanne Bier (partie depuis tourner à Hollywood Nos souvenirs brûlés) mais entretient une résonance assez terrible avec l’Amérique contemporaine (les guerres au Moyen-Orient, évidemment). Jim Sheridan brosse le portrait d’une famille américaine parfaite, ultra-patriote, pratiquante, bien-pensante etc. : Sam (Tobey Maguire), Grace (Natalie Portman) et leurs deux filles. Le portrait n’est pas à charge, mais tout de même tracé à gros traits. Ceci permet à la fois de dessiner le contraste avec le frère de Sam, Tommy (Jake Gyleenhaal), qui vient de sortir de prison (personnage lui aussi un peu caricatural : doux et sensible derrière son allure de gros ours tatoué), et de créer le malaise quand Sam revient de la guerre marqué par une prise d‘otage de plusieurs mois qui l‘a donné pour mort.
La bande annonce m'avait fait sérieusement craindre un insupportable mélodrame sur le mode du triangle amoureux où la femme serait prise entre l'homme qu'elle croyait avoir perdu et celui dont elle a eu la faiblesse de tomber amoureuse. Il y a un peu de ça, évidemment, mais à mes yeux le film parle surtout d'un traumatisme de guerre qui rend le personnage de Tobey Maguire paranoïaque, angoissé et jaloux. La partie finale du film qui voit son retour parmi les siens sera surtout l'occasion d'explorer son mal-être et non de disserter lourdement sur une rivalité amoureuse. De ce côté là, le film m'a agréablement surprise. Brothers dessine aussi le trajet d’une rédemption pour le personnage de Tommy. Le scénario est convenu et prévisible mais il reste touchant, intelligent et respectueux de chacun des personnages.

Il me semble que Brothers est avant tout un film d'acteurs, dans la mesure où il s'appuie sur les prestations de ses trois acteurs principaux pour faire naître l'émotion. Or mon sentiment vis-à-vis de cela est assez paradoxal : je ne les trouve pas si fabuleux que ça. Jake Gyleenhaal est un peu en-dessous, apathique, pas très séduisant. Tobey Maguire, lui est à l'inverse un peu "au-dessus", surjouant ses troubles psychiques dans la fin du film, roulant légèrement trop des yeux. Quant à Natalie Portman, elle est au milieu, bien mais pas admirable. Cependant, mine de rien, le film se révèle assez émouvant et parfois, dépasse ses clichés de départ pour exhiber une certaine vérité des sentiments. Passées les séquences obligées et parfois inutilement appuyées, on noter les scènes de dîner en famille particulièrement réussies, crédibles, exhibant avec subtilité les ressorts psychologiques familiaux : la rivalité fraternelle, la dureté du père, le trouble des deux petites filles (deux jeunes actrices admirables) créent un malaise étonnant.
Sheridan montre que la guerre marque à jamais ceux qui l’ont faite et son film dénonce - sur un mode mineur - le patriotisme idiot et univoque, sans pour autant humilier ou attaquer ses personnages. Le propos n’est pas neuf mais toujours salutaire. Dans la ligné du reste de l'œuvre du cinéaste, comme Au nom du père ou My left foot, Brothers est un mélodrame classique sur un sujet fort, qui s’appuie sur ses acteurs pour créer une émotion parfois un peu facile et simpliste mais assez authentique pour séduire.
Avec Jake Gyllenhaal, Tobey Maguire, Natalie Portman, ...
Année de production : 2008

Tetro semble donc commencer comme un drame psychologique et familial minimaliste : la rivalité fraternelle, le rejet puis l'acceptation des deux frères, la présence bienveillante de Miranda, la maîtresse de Tetro (superbe personnage)... Le film est pourtant bien plus que tout cela, ne serait-ce que parce que sa nature est sans cesse mouvante. Changements de genre, de ton, de point de vue émaillent le récit et lui confère son incroyable puissance. Dès le début c'est une atmosphère onirique et tortueuse qui règne sur le Buenos Aires fantasmé par Coppola. L'utilisation du noir et blanc est d'une intelligence stupéfiante, inversant totalement les conventions. En effet, seul le présent est figuré en noir et blanc, quand la couleur est réservée aux scènes de souvenirs en forme de flash-backs, ainsi qu'aux très beaux passages de danses qui illustrent l'action.

Le véritable protagoniste du film, contrairement à ce que son titre semble indiqué, est Bennie. C'est à lui et à sa quête personnelle que l'on s'identifie, dans ses tentatives pour éclairer un passé obscur et pour comprendre l'insaisissable Tetro. Pour incarner ce personnage innocent et touchant, le sublime Alden Ehrenreich, sorte de sosie fragile et mystérieux de Leo Dicaprio. Quant à Tetro, c'est le dingue flamboyant Vincent Gallo, qui n'en fait jamais trop, car dirigé à la perfection. Il apporte ce qu'il faut de folie à un film qui n'en manque déjà pas, avec ses partis pris formels passionnants et son scénario aux digressions assez démentes. Tetro est aussi un film sur l'inspiration artistique, sur la souffrance comme moteur de l'artiste, sur l'art comme raison de vivre. Musique, théâtre (de la tragédie grecque au contemporain en passant par Shakespeare), danse, peinture, cinéma se mêlent en un maelström de sensations intenses, troublantes, fabuleuses.
À mesure qu'il avance, Tetro se révèle un film complètement barjot, presque bancal, changeant, excessif, outrancier. On est parfois à la limite du trop : trop long, trop tordu, trop invraisemblable (les scènes finales du festival de Patagonie ; le personnage d'Alone, la critique de théâtre jouée par Carmen Maura). Mais de cette outrance surgit une bouleversante vérité, et les coups d'audace de Coppola qui auraient pu paraître prétentieux sont au contraire d'une sincérité totale – par exemple, les séquences de ballets tirés des Contes d'Hoffman ou des Chaussons rouges qui s'immiscent dans l'intrigue pour mieux la faire résonner. Superbe film à la fois maîtrisé et très libre, fou, dans sa forme, Tetro témoigne d'une créativité retrouvée (fut-elle jamais perdue ?) pour Coppola et s'impose comme une des œuvres marquantes de l'année 2009.
Avec Vincent Gallo, Alden Ehrenreich, Maribel Verdu, ...
Année de production : 2009

Le traitement de cette histoire a priori sordide va à l'encontre de tout ce qu'on aurait pu attendre d'un tel sujet : anti-naturaliste, expressionniste, presque expérimental, parfois baroque. Sur le plan formel, même si l'on n'atteint pas la perfection de ses œuvres futures et que subsistent quelques naïvetés et maladresses, le film est d'une beauté assez soufflante. Il distille un formalisme doux qui était déjà celui de son premier film Mala noche mais trouve ici un accomplissement plus grand encore, car GVS se départit de la froideur de ce dernier pour se jeter cœur et âme dans la beauté de ses personnages et des lieux qu'ils hantent successivement. Le sordide et le misérabilisme n'ont pas leur place ici, même si le commentaire social n'est pas absent du film.

En effet, les jeunes gens qui jouent les amis de Mike et Scott sont de véritables prostitués qui racontent face caméra en certains endroits étonnants du film – qui frisent le documentaire - leurs expériences les plus difficiles et traumatisantes. Ils entourent deux jeunes stars en chemin vers la gloire : Keanu Reeves qui deviendra l'éternel jeune premier que l'on sait, et River Phoenix au destin tragique. Le parallèle entre le parcours des deux acteurs et celui de leurs personnages est d'ailleurs assez troublant : Scott retournera bientôt à ses origines bourgeoises, et Mike restera dans la fange avec sa bande de junkies. En tout cas les deux acteurs sont absolument sublimes, investis et convaincants de bout en bout.
D'inspiration shakespearienne (Henry IV notamment) dans les dialogues et l'outrance des situations (avec le personnage de « clochard céleste » de Bob), My own private Idaho est un film à la fois très stylisé et profondément réaliste, proche de la vérité de ses personnages. Le regard que porte GVS sur eux est vibrant et authentique ; en témoignent des scènes bouleversantes, comme la confession amoureuse autour d'un feu de camp. Le film relève parfois du collage talentueux, avec sa superposition d'images disparates : les routes américains brûlées par le soleil, les souvenirs d'enfance de Mike, les immeubles sales où s'entassent les marginaux, un maison italienne isolée... C'est toute une mémoire du cinéma qui est ici réveillée. Kaléidoscope de sensations et d'idées, My own private Idaho est une œuvre superbe qui parvient à saisir le présent fuyant en le reconstituant, comme Mike le narcoleptique raccroche tant bien que mal entre eux les bouts de réel saisi entre deux assoupissements.
Avec River Phoenix, Keanu Reeves, James Russo, ...
Année de production : 1991

Le film d'Ozon dont Le refuge est le plus proche est certainement le beau Le temps qui reste, avec déjà Melvil Poupaud. Sa douceur tragique et son élégance dénudée se retrouvent ici. Paul et Mousse ne sont pas des êtres passionnés. On les sent, sinon indifférents, en tout cas placides, laissant venir à eux la vie sans s'en inquiéter (en apparence du moins). Normal, ils sont en vacances. Les paysages de la côte basque sont alors un décor idéal pour prendre le temps d'observer les liens de respect et d'affection qui se tissent entre eux, puis leurs souffrances et leurs fragilités refaisant parfois surface. Le refuge est un film doux, mais où pointent parfois une cruauté inquiétante et d'inattendus pics mélodramatiques. Mousse ne sait pas si elle pourra aimer son bébé, et le voit davantage comme une manière pour Louis de continuer à vivre en elle ; Paul confesse qu'il ne sait pas s'il aimait vraiment son frère.
Ces personnages, Ozon les filme avec tendresse et parfois une grande sensualité : les corps se touchent, tremblent, s'éloignent et se retrouvent. Le cinéaste excelle à nous faire partager leur intimité : scènes de sexe, de danses, d'étreintes, de plage... sont toutes sensibles et justes. Le refuge est aussi en grande partie un documentaire sur une actrice ici magnifique : Isabelle Carré, réellement enceinte au moment du tournage et dont on voit le corps changer, s'arrondir, rosir. Son engagement dans le rôle est total, sa prestation d'une vérité déchirante. La collusion fiction/réel fait vraiment des merveilles de son côté ; tandis que l'interprétation de son partenaire s'éloigne au contraire du réalisme classique pour approcher les délices d'un jeu "rohmerien". C'est le chanteur Louis-Ronan Choisy, également compositeur de la chanson du film, étonnant dans ce rôle de jeune bourgeois homosexuel, un peu dandy sur les bords, absolument charmant. La rencontre est subtile, paradoxale, ambigüe, et donne un fort beau film.

Très émouvant portrait de femmes, mystérieux et lumineux, hanté par des thèmes chers à Ozon comme la maternité et l'homosexualité (cette dernière n'étant par contre jamais problématique dans le film, et c'est tant mieux), Le refuge est une excellente surprise qui prouve que François Ozon a de la ressource pour étonner encore demain (son prochain film, Potiche avec Catherine Deneuve, sort en novembre).
À voir aussi sur le blog
Films de François Ozon : 8 femmes
Avec Isabelle Carré, Louis-Ronan Choisy, Pierre Louis-Calixte, ...
Année de production : 2009
1. Mulholland Drive de David Lynch (E.U., France, 2001) – 19 citations
2. Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry (E.U., 2004) – 16 citations
= Match Point de Woody Allen (E.U., G.B., 2005) – 16 citations
= Requiem for a dream de Darren Aronofsky (E.U., 2000) – 16 citations
= Two Lovers de James Gray (E.U., 2008) – 16 citations
6. Elephant de Gus Van Sant (E.U., 2003) – 15 citations
7. A History of Violence de David Cronenberg (E.U., 2005) – 14 citations
= Lost in Translation de Sofia Coppola (E.U., 2003) – 14 citations
= The Dark Knight de Christopher Nolan (E.U., 2008) – 14 citations
10. Kill Bill : volume 1 de Quentin Tarantino (E.U., 2003) – 13 citations
= Mysterious Skin de Gregg Araki (E.U., 2004) – 13 citations
12. No Country for old men de Joel & Ethan Coen (E.U., 2007) – 12 citations
= Parle avec elle de Pedro Almodovar (Espagne, 2002) – 12 citations
= There will be blood de Paul Thomas Anderson (E.U., 2008) – 12 citations
15. American Beauty de Sam Mendes (E.U., 2000) – 11 citations
= Old Boy de Park Chan-wook (Corée du Sud, 2003) – 11 citations
17. De battre mon coeur s'est arrêté de Jacques Audiard (France, 2005) – 10 citations
= L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford d'Andrew Dominik (E.U., 2007) – 10 citations
= Le Voyage de Chihiro par Hayao Miyazaki (Japon, 2001) – 10 citations
20. Le Fabuleux destin d'Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet (France, 2001) – 9 citations
= Inglourious Basterds de Quentin Tarantino (E.U., 2009) – 9 citations
[16 titres américains sur 21 films cités, 2 français, 1 espagnol, 1 japonais et 1 coréen]
[Tarantino est le seul cinéaste à apparaître à deux reprises, avec Kill Bill et Inglourious basterds]
La première chose que je remarque, c'est que cette liste est très peu distincte du classement des blogueurs répertorié par Ed sur Nightswmming (le seul grand écart étant l'absence de In the mood for love dans le top des lecteurs).
En revanche, on ne retrouve pas ici un titre comme Le seigneur des anneaux qui trustait pourtant la 5e place de notre tout premier top 20 établi il y a deux ans, celui-ci des meilleurs films de tous les temps ! Top qui avait récolté, tiens, exactement le même nombre de votes que celui-ci. Le public des lecteurs de blogs ciné aurait-il changé ?
Pas forcément : dans ce classement de 2008 figuraient trois autres films des années 2000 : Lost in translation, Kill Bill et Amélie Poulain, que l'on retrouve ici. Peut-être est-ce la trilogie de Peter Jackson qui a perdu de son aura à l'heure d'établir ce top ultime des films des années 00... au profit d'œuvres plus essentielles, telles que l'incontournable Mulholland drive qui semble s'imposer partout, des Cahiers jusqu'ici.
Vos avis et commentaires sont les bienvenus !
Avec Naomi Watts, Laura Elena Harring, Justin Theroux, ...
Année de production : 2001

Sfar prétend ne pas réaliser un biopic mais un « conte »… Hors il me semble que tout fonctionne ici au contraire exactement comme un biopic classique : reconstitution parfaite, performances mimétiques des acteurs, récit chronologique, explication de la vie adulte par des anecdotes d’enfance… Il y a en revanche une idée originale, même si elle ne me convainc pas : avoir inventé un alter-ego à Gainsbourg, sa « gueule », une grand bonhomme en images 3D avec des oreilles et un nez immenses. Ce personnages le suit une bonne partie du film et symbolise sa part « mauvaise » et perverse, son Gainsbarre quoi. Cette incarnation de l’inconscient du personnage devient une métaphore très très lourde et surligne le propos du film : faire le portrait d’un homme tiraillé entre deux parts contradictoires de lui-même. Il aurait fallu que Sfar aille jusqu'au bout du « trip », ou choisisse au contraire de faire un film limpide mais auquel on comprenne quelque chose. Cet entre-deux est terrible.
Gainsbourg (vie héroïque) voudrait comme son nom l’indique faire de son personnage un portrait épique de demi-dieu. Or jamais cette compréhension (ou n’importe quelle autre) du personnage ne survient réellement à l'écran. Aucun des thèmes intéressants qui auraient pu émerger de ce récit de la vie tourmentée du chanteur n’est traité avec assez de profondeur pour convaincre : son rapport à la judéité, son sentiment d’infériorité vis-à-vis des arts majeurs, ou encore son alcoolisme et son penchant pour l‘autodestruction… Le film ne dit rien non plus sur l'inspiration artistique, à peine plus sur la musique. On ne comprend jamais pourquoi, on n‘aperçoit jamais ce qui faisait l‘être et la vérité de Gainsbourg. Joann Sfar ne choisit aucun angle d’attaque pour aborder son sujet et se contente d’une série d’anecdotes sélectionnées, semble-t-il, au hasard (la polémique autour de Aux armes etc. par exemple).

Car (passées les séquences de l’enfance du personnage qui se veulent poétiques et drôles mais n‘y parviennent pas vraiment) le scénario de ce Gainsbourg se résume à une succession de sketchs où Serge va croiser un certain nombre de figures féminines, pour bien nous faire comprendre qu’il est un séducteur. Aucune actrice ne parvient à s’épanouir sur des temps aussi courts et elles ne dépassent donc jamais vraiment le stade de la parodie, même talentueuse (Laetitia Casta en Bardot). Pas grand-chose à dire sur Eric Elmosnino qui est plutôt convaincant mais compose un personnage auquel la mise en scène peine à donner de l‘épaisseur. Sans compter que Gainsbourg (vie héroïque) se termine en une queue de poisson un peu incompréhensible pour qui ne connaitrait rien à la vie de Gainsbourg (au hasard : moi). Sfar ne fait que survoler son sujet et laisse froid avec ce film faussement original et vraiment agaçant.
Avec Eric Elmosnino, Lucy Gordon, Laetitia Casta, ...
Année de production : 2009

La première chose qui frappe, c’est que Mr. Nobody ne mène pas à bien le projet même de son scénario. Il fait mine d’offrir une réflexion sur les choix de vie et l’infini des possibles mais ne se concentre réellement que sur une seule des histoires possibles du héros : celle, franchement mièvre, de l’histoire d’amour avec Diane Kruger, quand Sarah Polley et surtout Lin-Dan Pham sont réduites à la portions congrue. Résultat, toutes laissent indifférentes. Mr. Nobody finit par être un long pensum indigeste et totalement désincarné - les personnages sont tous inintéressants au possible.

L’exploit, c’est que le film est à la fois relativement incompréhensible (si j’ai bien saisi, tout se passe dans l’esprit - bien tordu pour le coup - du gamin ?) et lourdement répétitif, insistant (combien de fois revoit-on la fameuse scène de la course après le train ?). Par ailleurs, rien ne semble sincère dans cette entreprise. Tout est fait dans le but de séduire : par exemple, la bande-son composée uniquement de classiques absolus, déjà entendus dans cent autres BO auparavant, finit par apparaître comme assez racoleuse (même si les chansons prises individuellement sont cools : Buddy Holly, Wallace Collection, Mr Sandman…). Cela rappelle par endroits une esthétique publicitaire du plus mauvais goût.
Bref, un catalogue de lieux communs déjà vus cent fois enrobé dans une forme pénible. Le plus intéressant (mais pas vraiment abouti visuellement) reste cette vision d’un monde futur où les hommes sont devenus immortels et voyagent sur Mars. Mais, mélangée au hasard au reste de l‘action, elle ne fait que rendre le film plus incohérent. Ces excursions ratées dans la SF ont rappelé à mon (mauvais) souvenir The foutain de Darren Aronofsky, Mr. Nobody étant moins insupportablement tape-à-l’œil et kistch, il est vrai.

Au final, la seule idée qui m‘a fait tendre l‘oreille est celle, vertigineuse et incompréhensible, du Big Crunch qui ferait repartir le temps dans le sens inverse. Mais c’est une idée passionnante sur le papier, théorique ; à aucun moment une idée de cinéma. C’est bien là le problème du film.
Avec Jared Leto, Sarah Polley, Diane Kruger, ...
Année de production : 2009

En 1966, La noire de... marque l'entrée du cinéma africain sur la scène internationale. Le sénégalais Sembene Ousmane y met en scène l'histoire d'une jeune femme émigrée en France pour travailler comme bonne et garde d'enfant. Écrit et réalisé quelques années après la décolonisation, le film est un témoignage précieux quant aux sentiments ambigus entretenus par la population africain, en particulier la jeunesse, à l'égard de la France. Il est aussi la première pierre d'un engagement social et politique qui ne faiblira pas durant la vie du cinéaste.
L'héroïne, Douana, déchante vite lorsqu'arrivée sur la côte d'Azur, elle est traitée comme une quasi-esclave par sa patronne. On assiste alors à un duel de femmes : l'européenne autoritaire et méprisante d'un côté, l'africaine silencieuse mais rétive de l'autre. La patronne peut paraître un personnage caricatural sans son agressivité et son racisme condescendant, mais le propos n'en est que plus clair et virulent. La noire de... est un premier long-métrage avec ses maladresses mais il s'avère assez puissant. Son fond pamphlétaire s'accompagne d'un réalisme attentif aux détails de la vie quotidienne, de l'appartement bourgeois français comme des rues animées de Dakar.

Les conditions de réalisation du film ont été difficiles, comme en témoigne la post-synchronisation assez approximative (le film a été tourné en muet puis dialogué et bruité au magnétophone) mais cela lui confère une étrangeté très intéressante, d'autant que de par ses conditions de tournage La noire de... évoque par endroit l'esthétique du muet (outrance du jeu des acteurs, symbolisme insistant). Il est dès lors dommage que la voix-off (Douana commentant ses mésaventures) se fasse aussi insistante, redondante et explicative, redoublant inutilement les images. Cela a en tout cas pour mérite de rappeler l'importance de la tradition orale dans la culture africaine et le tabou qui entoure les images, et donc le cinéma.
La structure en flash-back du récit - retours en arrière déclenchés par les souvenirs nostalgiques de l'héroïne de plus en plus versée dans la mélancolie - révèle petit à petit le passé pour éclairer le présent. La gaité des balades dans les rues de Dakar résonne d'autant plus qu'elle est perdue à jamais pour l'héroïne, désormais enfermée dans la froideur impersonnelle de l'appartement de ses patrons. Inspiré par un fait divers, le cinéaste orchestre un crescendo émotionnel soudain, tragique et désespéré qui donne à voir cette terrible illusion : la France comme échappatoire à la misère. Fin ? Pas tout à fait. Une digression finale semble dire qu'il est encore possible de résister et de dire non, de se réapproprier son identité (le leitmotiv du masque) et de compter sur soi-même pour s'en sortir. Beau et puissant point de départ pour le septième art africain.
Avec Therese M'Bissine Diop, Anne-Marie Jelinek, Robert Fontaine, ...
Année de production : 1966













