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Ferris Bueller's day off (John Hughes, 1986)


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Le ruban blanc / Das Weiße Band

Les Films du Paradoxe

Dans sa Palme d'Or, Haneke filme le quotidien d'un village allemand du début du siècle dernier, structuré par des rituels rigoristes et étouffants. Des événements étranges et malveillants surviennent et toute la communauté s'interroge sur les coupables. Sous-titré « Une histoire allemande d’enfants », le film est à l'image de ce village : austère, pénible et oppressant. La morale de cette sorte de fable est louable : c'est une condamnation de l'éducation protestante de l'époque, autoritaire et violente, qui ne peut qu'engendrer frustration et mal-être chez les enfants qui deviendront à leur tour de petits monstres sadiques. Ou comment le paternalisme fabrique la barbarie en pervertissant des enfants innocents, en gros. En réalité, que ces enfants plutôt terrifiants soient les futurs adultes qui cautionneront ou participeront au régime nazi, on le sait en faisant le calcul dans sa tête, mais on a eu tort à mes yeux, d'insister trop là-dessus. Cette histoire de chronique des origines du nazisme n'est pas, ou si peu, dans le film.

Le ruban blanc a des qualités indéniables : certes, le noir et blanc est somptueux (mais de quel noir et blanc ne dit-on pas aujourd'hui qu'il est somptueux ?). Le film est impeccablement filmé, cadré, monté et les acteurs sont particulièrement remarquables. Mais c'est l'unité de ton de l'ensemble qui finit par déranger. Certaines scènes parviennent cependant à s'extirper de ce monolithe intransigeant qui constitue la majeure partie du film : un baiser échangé (certainement le maximum de ce qu'Haneke peut filmer en terme d'effusion autre que violente), une discussion touchante sur la mort entre un petit garçon et sa grande sœur... D'autres sont d'une cruauté quasi-insupportable, comme cette séquence bergmanienne en diable où le médecin crache toute sa haine et son dégoût au visage de sa maîtresse humiliée. L'existence de ces scènes très fortes et bouleversantes sauve le film de la monotonie généralisée.

Ulrich Tukur. Les Films du Paradoxe

Mais il y a au final très peu de vie dans ce Ruban blanc : aucun être humain auquel s'attacher et aucune jouissance de cinéma. Le film est davantage une construction mentale qu'une incarnation qui nous permettrait de vivre et de ressentir pleinement les questions soulevées par l'histoire qui nous est racontée. Presque aucun personnage ne trouve grâce aux yeux du cinéaste. Même l'instituteur, narrateur et protagoniste principal, est un benêt pas très attachant. On retrouve ici la manie de Haneke de regarder l'humanité (les personnages comme les spectateurs) de haut en lui refusant toute rédemption. L'idée majeure du Ruban blanc, c'est un peu celle, archi-rebattue, du village en apparence tranquille mais qui cache, derrière ses portes closes, des monstres pervers, violents, incestueux et j'en passe. Le film n'étant jamais réellement incarné, on est constamment tenu à distance du sujet qui est pourtant supposé être le cœur du film : l'identification, ou en tout cas la recherche, des origines du mal et de la violence.

Si le film est plutôt une chronique villageoise qui s'intéresse au mal ordinaire présent en tout lieu, son semblant de scénario s'agence autour de la résolution d'un mystère : qui est responsable de tous ces forfaits ? Tout dans la structure plus ou moins polar du film invitait à une résolution finale, or le mystère n'est jamais réellement élucidé. C'est à la fois prévisible, lourdement symbolique, et hypocrite. Haneke fait en effet semblant de ne pas donner de réponse, tout en pointant avec insistance dans la direction de la culpabilité des enfants, sans laquelle le film n'aurait tout simplement pas de sens. Le cinéaste se montre donc paradoxalement, et ce tout le long du film, lourd dans la suggestion : par exemple toute violence est nécessairement représentée hors champ (derrière la porte) ; censée être ainsi rendue encore plus insupportable (on ne voit pas le pasteur battre son fils, on entend simplement le fouet claquer...). Quant à la voix off, elle redouble inutilement l'image en annonçant sans cesse l'horreur à venir. Le ruban blanc reste un film intense et parfois passionnant, qui ne nous lâche pas pendant 2h30 (on y souffre du début à la fin !). À la fois pénible et fascinante, la Palme 2009 reflète bien les contradictions de son auteur, brillant donneur de leçons qui ne cesse de s'interroger sur la violence, ses origines, ses manifestations... et son épineuse représentation !


Les Films du Paradoxe
 
Le Ruban blanc - ma note pour ce film :
Réalisé par Michael Haneke
Avec Christian Friedel, Ernst Jacobi, Leonie Benesch, ...
Année de production : 2009
Un morceau de Nouvelle Vague : Gare du Nord, de Jean Rouch

Ce court-métrage fait partie du film Paris vu par... tourné en 1965 par plusieurs pointures de la Nouvelle Vague (Godard, Rohmer, Chabrol...). Et en effet, Gare du Nord témoigne d'emblée de son ancrage dans son époque de cinéma : jeunesse des acteurs (amateurs) , tournage en décors naturels, filmage non conventionnel (caméra à l'épaule en majorité), Paris, ainsi que des thèmes comme la lassitudes vis-à-vis de la vie petite bourgeoise et le désir d'échapper à l'ennui d'une existence routinière.

Gare du Nord débute par un travelling latéral sur les toits de Paris, plus précisément du quartier (en construction) dont il tire son titre. Puis la caméra s'insinue dans l'intimité d'un appartement où vit un couple marié banal qui prend son petit-déjeuner. Ce simple mouvement induit un passage du général au particulier, du « monde » à la « maison », du social et de l'urbain à l'intime et au familier. La conversation du jeune couple a tout de banal et d'ordinaire. La caméra s'intéresse uniquement à Odile et à Jean-Pierre qu'elle scrute, les filmant tour à tour ensemble et séparément, lorsque leurs vues divergent par exemple (un gros plan sur le visage de la jeune femme qui se met à rêver à d'autres horizons. Petit à petit, le conflit dans le couple s'intensifie et ceci est mis en évidence par une caméra de plus en plus mouvante et agitée. Jean Rouch est un ethnologue de formation : son regard sur les rapports humains et précis et vise souvent juste. On sent dans Gare du Nord sa recherche de réalisme et de naturel - le dialogue est presque totalement improvisé et l'action est en temps réel, le spectateur la vit comme un présent parallèle.



Le trait le plus remarquable de ce film à mes yeux est la rupture qui a lieu en son milieu – rupture amoureuse, mais surtout rupture formelle. Après la dispute, la femme quitte l'appartement. Le couple traverse un couloir peu éclairé, ce qui renvoie au thème même de leur affrontement : Odile déplore la construction d'un immeuble en face du leur, qui leur boucherait la vue. Or, métaphoriquement comme réellement, c'est d'horizon bouché que parle le film (elle se plaint de rester « coincée », de ne pas pouvoir faire de projets enthousiasmants). À mon sens, le renversement a lieu lorsque la femme prend un ascenseur, très sombre lui aussi. On ne perçoit plus que des ombres et la voix de l'homme qui l'appelle et la supplie de rester se fait de plus en plus faible à mesure que l'ascenseur descend. C'est à ce moment-là que se situe la coupure entre les deux plans séquences du film. On penserait presque à une descente aux Enfers si la lumière ne se faisait pas soudain si éclatante lorsque l'héroïne sort de l'immeuble, contrastant grandement avec l'obscurité qui a précédé.

De fait, cette lumière soudaine est presque aveuglante et les bruits de la rue se mettent à saturer la bande son. Odile a quitté le calme de son appartement pour l'agitation à laquelle elle aspire, mais de façon très ironique cette agitation est presque désagréable, annonçant peut-être la tragédie à venir. La femme manque ensuite d'être renversée par un homme inconnu, qui la suite alors, et ils engagent une conversation d'ordre quasi philosophique sur leurs existences respectives. La caméra ne cadre, et ceci quasiment jusqu'à la fin, que les visages des deux protagonistes. Au début, leur discussion est presque couverte par les bruits de la ville, puis elle se fait plus audible. Ce sont encore une fois les mots qui importent et qui révèlent l'intimité du personnage de la femme en particulier : son désir de nouveauté et d'exaltation n'est finalement pas si ardent qu'on pouvait le penser. Son refus apparent de la vie bourgeoise ne tient pas face à la radicalité romantique dont son interlocuteur fait preuve.



Le film se termine de façon pour le moins abrupte, avec le suicide de l'homme de l'homme suite au refus d'Odile de s'enfuir avec lui. Le suicide a lieu hors champ, ce qui rend d'autant plus choquant et bouleversant le moment où la caméra quitte la femme paniquée (elle ne reviendra pas sur elle) pour nous découvrir le corps de l'homme écrasé sur la voie ferrée en contrebas. Ce geste final radical rappelle certaines films de Godard, où le personnage masculin romantique et « trop libre » finit par se donner la mort, sentant son inadéquation à la vie (Masculin-féminin, Pierrot le fou). Là encore, Gare du Nord a tout de l'esprit Nouvelle Vague. L'ultime mouvement de caméra achève de rendre dramatique et absurde cette histoire : un travelling arrière permet de cadrer à nouveau le quartier dans son ensemble, comme au début, laissant les personnages à leur destin, leur solitude et leur insatisfaction, et conférant peut-être à l'épisode une valeur universelle. La radicalité du propos est le trait le plus marquant de ce film, radicalité soutenue par la forme d'angoisse qui s'insinue petit à petit dans ce récit brutalement tragique.
 
Paris vu par...
Réalisé par Jean-Luc Godard, Jean Douchet, Eric Rohmer, ...
Avec Barbara Wilkind, François Chappey, Jean-Pierre Andreani, ...
Année de production : 1965
Ryan


Oscar du meilleur court-métrage d'animation en 2004, Ryan est inspiré de la vie du cinéaste d'animation canadien Ryan Larkin, auteur de plusieurs des œuvres les plus marquantes du genre (dont Walking, nommé pour les Oscars en 1968). À l'époque du film, Ryan vit pourtant de l’aide sociale et mendie dans le centre-ville de Montréal. Quatre ans avant Valse avec Bachir, Chris Landreth fait un film hybride, un documentaire animé. Il prend comme support des interviews effectivement réalisées, de Ryan Larkin, donc, mais aussi de deux personnes qui ont compté dans la vie de celui-ci, son ex compagne et son producteur. La « base » visuelle du film ainsi que les voix des personnages proviennent de ces interviews. Chris Landreth se représente également lui-même sous les traits d'un intervieweur-narrateur.



La démarche est de l'ordre de l'enquête : il s'agit de comprendre ce qui a fait de cet homme ce qu'il est aujourd'hui. Mais le réalisateur tranche d'emblée avec un réalisme trop affirmé en inventant grâce à une animation de grande qualité un monde étrange et dérangeant où les visages des personnages sont tordus, incomplets, désarticulés. La représentation des corps dans ce film est particulièrement passionnante ; les personnages souffrent littéralement dans leur chair de tout ce qui les agit, de névroses, de regrets, de traumatismes. Leurs états mentaux sont représentés sous l'aspect de formes colorées étranges qui surgissent de leurs visages et les objets autour d'eux fonctionnent comme métaphore de leurs angoisses intimes : la bouteille d'alcool de Ryan lui tend ses bras inquiétants en lui criant « I love you ! ». Cette part de fantastique est en apparence burlesque, elle est en réalité plutôt glaçante.

Le film montre la déchéance d'un homme qui a sombré dans l'enfer de la drogue alors qu'il était promis à un grand succès. Ryan ne nous épargne pas la douleur de comprendre ce destin tragique et absurde. Le problème éthique que pose cette situation (le film tire en quelque sorte avantage d'une personne réelle misérable pour en faire une œuvre d'art) n'échappe pas au réalisateur qui prend soin de ne jamais accabler Ryan, et de ne pas se complaire dans la représentation de sa décadence. Au contraire, tout le film tend à rendre en quelque sorte sa dignité à Ryan, notamment à travers les dialogues. Landreth se représente également lui-même sous des traits peu ragoutants et dessine en filigrane sa propre auto-biographie : finalement, Ryan, ce pourrait être lui dans trente ans. D'autant plus que l'image terrifiante de l'artiste ivre ramène à lui les souvenirs de sa mère alcoolique, à laquelle le film est dédié.



Ce court métrage inventif, intelligent et souvent malaisant s'achève dans la tristesse d'une rue déserte où Ryan mendie, ivre, et se retrouve seul face à lui-même et ce qu'il est devenu. Ryan Larkin n'est jamais sorti de la misère. Il est mort en février 2007 des suites d'un cancer du poumon.
 
Ryan - ma note pour ce film :
Réalisé par Chris Landreth
Elephant (Alan Clarke)


Elephant, téléfilm expérimental réalisé par Alan Clarke pour la BBC en 1989, a donné son titre et une part de son concept au chef-d'œuvre de Gus Van Sant, palmé en 2003. Ce moyen-métrage consiste en une suite dix-huit assassinats perpétrés à Belfast en Irlande du Nord. Dix-huit scènes de meurtre, et rien d'autre. Aucune musique, aucun dialogue, aucune mise en situation, aucune explication, aucun véritable personnage (on ne sait rien d'eux) : simplement le fait brut et barbare, la violence pure, l'acte de tuer en lui-même. Les scènes sont toutes structurées de manière similaire : la caméra suit, le plus souvent de dos, le futur meurtrier qui marche dans des rues, des couloirs ou des halls totalement vides, à la recherche de sa victime, qui la trouve et qui tire. Chaque séquence de meurtre s'achève avec un plan fixe sur le cadavre de la victime.

On ne connaîtra le lieu exact, le moment, les circonstances ou les motivations d'aucun des assassinats. Le long-métrage éponyme de Gus Van Sant se consacrera quant à lui à une catastrophe en particulier, celle de la fusillade au lycée Colombine. Il multipliera les pistes explicatives pour au final n'en choisir aucune et conclure sur l'inexplicabilité d'une telle violence. Mais chez Alan Clarke, c'est la représentation de l'idée générale de meurtre qui est visée. Non pour être percée à jour, mais simplement pour être exhibée dans toute son absurdité. Ce que GVS reprendra avec génie quinze ans plus tard, c'est l'idée d'une barbarie exposée sans détour, comme un indicible, un incompréhensible, un trou dans le temps qu'on ne peut dire avec des mots. Qu'on ne peut que montrer. Le monde d'Elephant est un monde de silence et de vide.



Alan Clarke, artiste plasticien radical, livre un film hypnotique et suffocant qui montre la violence sans la moindre complaisance, et d'autant plus angoissant que l'issue de chaque scène est connue d'avance. Loin de banaliser la violence en l'accumulant, Clarke nous la rend plus insupportable. Le cinéaste ne s'intéresse pas aux personnages donc à la vie, mais à l'acte pour lui-même, désincarné et hors du temps. Cette impression de regarder une mécanique imperturbable, un cycle sans fin, se dérouler sous nos yeux est assez perturbante car ce qu'elle dit au final, c'est que la barbarie est une négation absolue de l'humain. Une expérience cinématographique extrême et très troublante.
 
Elephant (TV) - ma note pour ce film :
Réalisé par Alan Clarke
Année de production : 1989
Funny people
Universal Pictures International France

Je me suis décidée à écrire ceci surtout en réaction à certaines critiques que j'ai lues sur ce film et sur les précédents de Judd Apatow, qui m'exaspèrent grandement. Et qui exaspèrent aussi, semble-t-il, Apatow lui-même, qui s'échine dans ses interviews à affirmer que non, il ne vote pas républicain, et non, il n'est pas conservateur simplement parce qu'il montre des familles qui restent ensemble malgré le désamour ou des couples qui se marient parce que ça fait mieux. La question me semble donc celle de savoir si on doit imputer les actes et les choix des personnages à une supposée idéologie du cinéaste qui le met en scène. Et à mon sens, ce n'est pas parce que certains de ses personnages, dans ses trois films en tant que réalisateur (40 ans toujours puceau, En cloque mode d'emploi et Funny people, donc), choisissent au final la voie du conformisme qu'il faut en déduire qu'Apatow s'en réjouit absolument. Au contraire, cette ultime décision, celle de sortir de l'enfance en quelque sorte, se charge toujours d'une amertume et d'une mélancolie qui empêchent d'y voir un happy end complet.

Revenons au film dont il est question aujourd'hui : Funny people est l'histoire d'un comique célèbre (Adam Sandler) qui se découvre soudain gravement malade, d'une forme de leucémie, et qui sait qu'il lui reste peu de temps à vivre. Son tempérament devient de plus en plus sinistre et, en panne d'inspiration, il fait appel à un aspirant comique (Seth Rogen) aperçu dans un comedy club pour lui écrire des textes. Apatow s'interroge sur la nature-même du rire en nous plongeant dans l'univers des comedy clubs remplis de types qui passe leur temps à écrire compulsivement des gags sur des bouts de papier ou à les lâcher, hésitants, devant un public pas toujours conquis. Funny people, c'est également un film sur un comique qui ne parvient plus à l'être (on peut douter qu'il l'est jamais vraiment été vu la teneur de ses films dont on voit quelques extraits consternants !) et sur des comiques qui essaient de l'être mais n'y arrivent pas toujours. D'où une accumulation de vannes foireuses ou déplacées, qui tentent de faire rire parce que justement, elles ne sont pas drôles. Le pari est osé, et réussi.

Leslie Mann, Eric Bana, Adam Sandler et Seth Rogen. Universal Pictures International France


Le point commun avec les précédents films réalisés ou produits par Apatow, c'est cette impression de regarder un film de bande, un films de potes (dans le film, et dans la vraie vie) : les acteurs sont des amis du cinéaste, un peu toujours les mêmes (Rogen, Schwartzman, Hill... sans oublier Leslie Mann qui est l'épouse du cinéaste) et cela fait plaisir de les retrouver (même les absents ont le droit à leurs clins-d'œil : une allusion à Paul Rudd, Owen Wilson entraperçu sur une affiche). Évidemment, Apatow ne déroge pas à sa règle et réalise un film de mecs, entre mecs. D'où par exemple la légère inconsistance du personnage féminin central de Leslie Mann : même si on parvient à comprendre sa drame intérieur, le personnage n'est semble-t-il pas aussi investi que les autres par l'auteur, il est un peu mal-aimé. En revanche, il y a un sublime personnage de fille interprété par la géniale Aubrey Plaza, prouvant qu'Apatow sait tout de même écrire des rôles de nanas drôles, émouvantes et qui ont du répondant.

Le personnage central, celui d'Adam Sandler est assez antipathique – belle audace là aussi. Mais il reste digne et attachant, à aucun moment la cruauté du cinéaste à son égard ne devient humiliation. Sandler joue un type immature, arrogant et soudain mélancolique, hanté par les fantômes de sa jeunesse. Je n'ai jamais beaucoup aimé ce mec sans âge et un peu lourdingue mais ici il est bizarrement superbe, parvenant à suinter la mélancolie, le doute et le regret éternel des occasions manqués. Le personnage de l'adorable Seth Rogen remporte davantage l'adhésion du spectateur, dans un rôle de gentil loser entouré de sa bande de potes crétins mais attachants, qui ne cessent de parler de leur bite mais ne couchent jamais avec une nana (à part Jason Schwartzman, qui lui est acteur dans une sitcom pas drôle). Mais cette comédie volontiers satyrique aux dialogues brillamment écrits n'en est pas qu'une (de comédie), c'est aussi un drame un peu âpre, difficile, où le rire se double souvent d'une certaine cruauté.

Jason Schwartzman, Seth Rogen et Jonah Hill. Universal Pictures International France

Si l'on s'attend à un Apatow « geek buddies » dans la lignée des comédies (quasiment toutes très drôles) qu'il produit à la pelle depuis quelques années, il y a risque d'être quelque peu décontenancé, surtout dans la deuxième moitié, la partie mélodrame, du film. Avec Funny people, Apatow va au fond de ses problématiques, de ses inquiétudes existentielles, et c'est ce qui fait de sa comédie par ailleurs très drôle, un film précieux et poignant, souvent même troublant. Le film est très profond notamment sur l'amitié : celle très étrange, qui se noue entre le comique en panne d'inspiration et le petit nouveau qui cherche en lui un mentor, et qui ne deviendra effective qu'à la fin, où l'un apprendra enfin à donner, et l'autre à recevoir. possède ce côté déceptif, qui est aussi ce qui fait de lui une œuvre absolument passionnante. Dans On peut éventuellement reprocher à ce Funny people quelques longueurs, surtout vers la fin. C'est comme si le personnage de Sandler voulait encore faire durer, trop longtemps, le bonheur qu'il a plus ou moins retrouvé. Et que le spectateur veuille mettre fin, comme le personnage de Rogen, à cette mascarade qui ne peut que mal se terminer. Ce faux rythme est relativement intéressant, et les changements de ton réguliers qu'il induit, également.

Il faut aussi mentionner une bande son excellentissime ; et l'apparition du grand James Taylor, qui chante Carolina in my mind mais se voit aussi gratifié d'un petit échange hilarant avec Seth Rogen : « Vous n'en avez pas marre de toujours jouer les mêmes chansons ? - Et vous, vous n'en avez pas marre de toujours parler de vos bites ? ». Il y aurait tant à dire sur cette comédie à nulle autre pareille qui pose des questions essentielles et bouleversantes... Terminons simplement en louant à la fois sa drôlerie et sa profondeur, sa capacité à dire que « Le temps d'apprendre à vivre, il est déjà trop tard », tout en affirmant que de cela, on peut toujours se remettre au moins un peu. Par le rire ?

Seth Rogen et Aubrey Plaza. Universal Pictures International France
 
Funny People - ma note pour ce film :
Réalisé par Judd Apatow
Avec Adam Sandler, Seth Rogen, Leslie Mann, ...
Année de production : 2008
404 : Blogueurs en colère !
Je relaie cet appel de la plus haute importance initié par Gérard Rocher et repris par mymp de Seuil(s) critique :

Depuis des mois, éditer un article sur l’interface d’Allociné devient un exercice de plus en plus difficile et compliqué. Entre les temps d’attente interminables, les surcharges de connexion, les outils graphiques qui ne fonctionnent pas, la limite de stockage ridicule, Allociné nous offre un éventail complet de désagréments et d’énervements qui donnent envie d’aller voir ailleurs (en à peine une semaine, 4 blogueurs, et pas des moindres, sont partis vers de meilleurs horizons).
C’est pourquoi, dans la mesure où d’autres blogueurs désirent s’associer à ce ras-le-bol général, déjà relayé sur pas mal d’autres blogs, je vous invite à exprimer ici votre mécontentement ou à recopier cet article sur votre blog (et ainsi de suite), espérant peut-être faire comprendre aux hautes instances d’Allociné que cela ne sert à rien de jouer la sourde oreille ou de préférer la politique de l’autruche. Et leur faire admettre, surtout, qu’il faut réellement améliorer l’interface (peut-être prévu avec le lancement prochain de la nouvelle version du site) déficiente et presque obsolète qui tient lieu aujourd’hui de pauvre système d’édition.
Nous participons, dans une certaine mesure, à la renommée et à l’efficacité d’Allociné (sans parler des retombées publicitaires), il serait bien alors que notre hébergeur prenne enfin en compte nos revendications et nos contrariétés, et arrête de nous traiter comme des vaches à lait à qui l’on ne doit absolument rien.
 
Je suis heureux que ma mère soit vivante
Metropolitan FilmExport

On devrait faire davantage attention au titre des films. Souvent, on les lit, on les connait, mais on ne songe pas à leur grâce intrinsèque. Celui du dernier film de Claude Miller, réalisé en collaboration avec son fils Nathan, a en apparence tout pour alimenter un nouveau sketch des Guignols sur le manque d'imagination du cinéma français. Mais il est en réalité d'une grande beauté et ne prend son sens plein qu'au moment où il est prononcé par le personnage principal dans une scène finale absolument bouleversante.

La question de la filiation a toujours été l'un des thèmes centraux de l'œuvre inégale de Claude Miller, de L'effrontée à Un secret en passant par La classe de neige. Rarement aura-t-il été traité avec autant d'intelligence et de finesse. Je suis heureux que ma mère soit vivante part d'un fait divers d'il y a une dizaine d'années, dont l'écrivain Emmanuel Carrère avait tiré un article dans L'événement du jeudi. La teneur complète du fait divers en question ne devrait pas être connue à l'avance car elle constitue l'une des grandes forces du film. Ce que l'on peut raconter : Thomas est adopté à l'âge de 7 ans et, devenu jeune adulte, il part à la recherche de sa mère biologique. Il la retrouve et noue avec elle une relation difficile.

Christine Citti. Metropolitan FilmExport

De ce point de départ très simple, les Miller font un film simple lui aussi : épuré au maximum. Rien n'est de trop, les réalisateurs vont au cœur du sujet pour en extirper la vérité même. Et cette forme convient bien aux deux personnages de la mère et du fils, qui sont peu aisés dans la parole, et dont la rencontre se joue sur un mode trivial, plus physique que verbal. À aucun moment ils ne parlent de ce qui se joue vraiment entre eux, à aucun moment Thomas ne pose la question qu'il brûle de poser : pourquoi m'as tu abandonné ? Pourquoi gardes-tu mon petit frère alors que tu ne m'as pas gardé moi ? C'est autour de la relation mère (adoptive ou biologique) – fils que tourne le film. Les pères sont d'ailleurs totalement évacués de l'histoire. Partis ou malades, ils brillent par leur absence. On aurait peu-être aimé en savoir plus sur eux, mais c'est dans l'espace laissé vide par eux que peut se jouer réellement cette histoire.

La construction de Je suis heureux... est savamment étudiée, avec quelques précieux flash-back qui doivent se comprendre davantage en termes émotionnels qu'en terme d'explication : c'est qu'il y a absence totale dans le film de déterminisme et de psychologisme lourd. En revanche il y a présence à chaque instant de l'intériorité torturé d'un être et de tout ce qu'il porte en lui d'irrésolu (son Œdipe...). Jamais les cinéastes ne portent de jugement sur leurs personnages, chacun se voit le droit d'exister avec ses faiblesses et ses blessures. Le personnage de la mère légèrement irresponsable est à ce titre extrêmement émouvant. Il faut aussi en être gré à une troupe d'acteurs tous impeccables, notamment la belle révélation Vincent Rottiers, mais aussi les enfants incroyablement naturels, dirigés avec une grande délicatesse.

Vincent Rottiers. Metropolitan FilmExport

Le basculement qui a lieu vers la fin est abrupt et poignant. On ne le voit absolument pas venir car on n'observe pas vraiment durant le début du film de montée d'une tension dramatique qui nous acheminerait vers ce point. C'est donc un coup à l'estomac qui fait reconsidérer tout le film sous un angle moins policé. Je suis heureux que ma mère soit vivante est entièrement dénué de pathos, mais il prend un chemin détourné, plus difficile, pour atteindre l'émotion : celui de l'épure et de la sobriété. Au bout de ce chemin, il y a une scène déchirante où les deux personnages, enfin, un peu, se sentiront allégés de leur fardeau existentiel.
 
Je suis heureux que ma mère soit vivante - ma note pour ce film :
Réalisé par Claude Miller, Nathan Miller
Avec Vincent Rottiers, Sophie Cattani, Christine Citti, ...
Année de production : 2008
L'homme des cavernes / Caveman

J'ai regardé cet hallucinant nanar pour une seule raison : la présence dans le rôle principal de Ringo Starr (le Beatle préféré de Zooey Deschanel dans (500) jours ensemble, eh oui). Et aussi le plaisir de parler ici d’un film totalement incongru et inconnu. L’homme des cavernes est un film comme on n’en fait (heureusement) plus, une kitscherie préhistorique d’un mauvais goût rarement atteint dans l’histoire de l’humanité. Il raconte les mésaventures du loser Atouk (Ringo Starr) et de son rival le macho poilu Tonda (John Matuszak), qui se disputent l’amour de Lana (Barbara Bach) et le leadership dans la tribu. Inutile de dire que cela n’a guère d’intérêt.

Le réalisateur Carl Gottlieb n’a quasiment rien fait d’autre de sa vie, à l’exception notable des scénarios des trois Dents de la mer et d’un alléchant film à sketch, Cheeseburger film sandwich, co-réalisé avec John Landis et Joe Dante, deux cinéastes clairement plus doués que lui, que ce soit pour la série B ou pour la comédie. Pour l’anecdote, c’est sur le tournage de ce non-film que Ringo rencontra Barbara Bach, ex James Bond girl et sa future épouse. On y découvre aussi Dennis Quaid jeune. Leurs prestations ne sont pas de nature à relever le niveau du film. On a vu Ringo beaucoup plus drôle, dans ses films avec les Beatles notamment.



Tout ici est vulgaire et inévitablement vraiment pas drôle. Les dinosaures rotent et pètent (et accessoirement, existent en même temps que les hommes préhistoriques), leurs œufs fournissent des omelettes géantes dans lesquelles on peut se baigner… Vous voyez le genre ! Les hommes préhistoriques y parlent un langage rudimentaire, inventé semble-t-il par Ringo Starr lui-même : Atouk alounda Lana, nia alounda Tara, zug-zug Lana… C’est drôle à peur près deux minutes. Cette comédie préhistorique sans grands moyens financiers n'est même pas sauvée par sa naïveté.

L’humour de L’homme des cavernes consiste principalement en du burlesque raté et ennuyeux, et en des allusions scabreuses fatigantes. La bande son assez référencée et « ironique » (musique de films etc.) est le seul élément véritablement amusant du film. Dans l’ensemble, on peut penser que, regardé au sixième degré, ce nanar se révélera amusant. Il ne pourra en tout cas plaire vraiment qu’aux enfants de moins de 10 ans (et encore, ceux qui vivaient il y a trente ans). Un film dont on se demande s’il a encore un public (et on a tendance à réponde non), comment cela se fait qu’il existe, ou même, quelques heures après l’avoir vu, s’il existe vraiment…

À voir aussi sur le blog
Films avec Ringo (et les trois autres) : Help !, Magical Mystery Tour, Quatre garçons dans le vent
 
L'Homme des cavernes - ma note pour ce film :
Réalisé par Carl Gottlieb
Avec Ringo Starr, Dennis Quaid, Shelley Long, ...
Année de production : 1981
Une nuit en enfer / From dusk till dawn
*CYCLE TARANTINO*
(projet du blog collaboratif Le temps du cinéma)



En marge de son travail de réalisateur, Quentin Tarantino a également écrit un certain nombre de scénarios (notamment True romance de Tony Scoot et Tueurs nés d'Oliver Stone) et joué dans quelques films. Dans Une nuit en enfer, de son vieux copain Roberto Rodriguez, il fait les deux.

À en juger sur la première partie, voilà un film totalement tarantinesque, tant dans son atmosphère que dans ses thématiques : aux abords de la frontière mexicaine, deux frères criminels (Clooney et QT himself) sont en cavale après un hold up particulièrement sanglant dans un magasin, et prennent une famille américaine modèle en otage. La situation est sans nouveauté mais cocasse. Elle permet à la célèbre science des dialogues de Tarantino de faire son œuvre, même si elle semble moins rodée que dans ses propres films, ou même ceux cités plus haut. Les personnages y sont plus monolithiques et moins attachants : ainsi, Clooney joue le frère plus ou moins « raisonnable » et Tarantino le pervers maniaque (avec une complaisance parfois un peu fatigante). Cette première moitié est celle d'un Tarantino certainement moins investi, en petite forme, d'autant que le film ne bénéficie pas d'une mise en scène aussi ciselée que s'il avait été au commande.



Au mitan du film, le petit groupe passe la frontière mexicaine et se retrouve dans un bar pour routier particulièrement étrange. Ce franchissement de frontière est d'ordre géographique mais aussi générique, à en juger par la suite des événements. En effet, la seconde moitié d'Une nuit en enfer s'enclenche avec un changement de ton pour le moins radical (qui passe d'ailleurs rapidement, et ce n'est pas étonnant, par la mort du personnage interprété par Tarantino) puisque l'on se retrouve plongé dans un film d'horreur où il va s'agir de dézinguer des vampires dans un night club miteux dont il est impossible de s'échapper. Le passage, à la tombée de la nuit, du road movie « gangsteresque » à la Tarantino au film de vampire parodique assez rodriguezien (préfiguration peut-être de Planète terreur, qui s'attaquera aux zombies, autres figures classiques du film horrifique) est pour le moins abrupt...

Il va donc désormais falloir se débarrasser de créatures suceuses de sang aux corps malléables jusqu'à l'écœurement. Le jeu est amusant même si un peu gratuit, à l'image de l'ensemble d'un film qui, tout en se donnant des airs désinvoltes et premier degré, ne cesse de dévoiler malgré lui ses questionnements sur lui-même : À quel genre appartiens-je ? De mon scénariste ou de mon réalisateur, qui a le dessus ? Mes personnages fonctionnent-ils dans les deux contextes ? Défaite de cette hésitation certes ludique, on sauvera la toute fin du film, teintée de mélancolie, qui s'extirpe de la dualité des genres et des cinéastes et laisse enfin voir la beauté des personnages, jusque là relégués au second plan.



Vous l'aurez compris, il est difficile de juger Une nuit en enfer comme un tout, tant le renversement central tient de la rupture existentielle, rupture qui semble malgré tout gratuite et absurde. En bref, c'est une greffe trop apparente des styles des potes Tarantino et Rodriguez que nous offre ce curieux exercice de style, fun mais pas totalement abouti. Pour une rencontre/confrontation beaucoup plus passionnante entre ces deux cinéastes tout à fait singuliers, il est conseille de revoir le diptyque Grindhouse.

Texte également publié sur Le Temps du cinéma.

À voir aussi sur le blog
Films de Quentin Tarantino : Boulevard de la mort, Inglourious Basterds, Pulp Fiction
 
Une nuit en enfer - ma note pour ce film :
Réalisé par Robert Rodriguez
Avec George Clooney, Quentin Tarantino, Harvey Keitel, ...
Année de production : 1996
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