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Nannerl, la soeur de Mozart


De prime abord, Nannerl, la sœur de Mozart donnera certainement à tout un chacun l’impression qu’il n’est qu’un film en costume académique voire scolaire. Cependant, en grattant quelque peu sous la surface, on peut y trouver son bonheur de spectateur : personnages, intrigues et mise en scène possèdent un véritable charme, discret mais entêtant, fougueux, et sensoriel.

Le titre du film est on ne peut plus explicite : il s’agit de mettre en lumière un personnage ignorée par l’histoire, celui de la sœur ainée de Wolfgang Amadeus Mozart, musicienne douée entraînée par son père Léopold dès le plus jeune âge, et qui s‘effaça par la suite au profite de son génie de frère. L’existence de Nannerl, son talent de musicienne et de chanteuse, et le fait qu’elle ait joué avec son jeune frère dans toutes les cours d’Europe est un fait historique réel. En revanche, les velléités de composition que lui prête René Féret et qui sont le ressort dramatique du film sont une invention. À la fois fort documenté et porté par la volonté du cinéaste d’imprimer son souffle personnel, Nannerl, la sœur de Mozart trouve un bel espace de liberté pour développer son sujet majeur : la condition féminine, évidemment. Car Nannerl se voit refuser le droit de composer, parce qu’elle est une femme. Son désir est sans cesse contrecarré par la société dans laquelle elle évolue, et elle ne pourra créer qu’en cachette. Le film s’avère aussi une méditation sur la nature de l’inspiration et de la création.

Le (non) jeu des comédiens, souhaité ainsi par le cinéaste, évoque parfois Rohmer. Il est anti-psychologique, met sans cesse le texte à distance ; cet aspect impersonnel peut éventuellement déranger, surtout au début, mais il est aussi possible de finir par se laisser emporter par le très beau dialogue. Beau symbole, Nannerl est interprétée par la fille de René Féret, Marie, et Louise de France par son autre fille plus jeune, Lisa. Elles sont toutes deux étonnantes, particulièrement dans les scènes où justement elles jouent l’une avec l’autre : la relation privilégiée qui se noue entre les deux personnages est particulièrement touchante. Le destin tragique du personnage de Louise, enfant pleine de vie qu’on enferme au couvent, est l’objet de plusieurs scènes assez bouleversantes qui rappellent là encore l’impasse que pouvait constituer la vie d’une femme à cette époque.



Un autre pan d’intrigue m’a paru tout à fait surprenant et passionnant : le semblant d’idylle qui naît entre Nannerl et le dauphin de France et qui éclot à la faveur d’un subterfuge. Pour pouvoir le rencontrer, Nannerl se déguise en homme. Toutes les scènes en question sont troublantes et sensuelles, d’une délicieuse ambigüité (le dauphin a-t-il tout de suite compris que Nannerl est une fille?) et témoigne d’un plaisir narratif palpable. Les premiers émois adolescents sont traités avec une douceur, mais aussi une cruauté, remarquables. Nannerl, la sœur de Mozart est également un portrait de famille très attachant : le clan que forment Léopold et son épouse, Wolfgang et Nannerl est soudé, presque moderne dans les rapports que les membres de la famille établissent entre eux (la mère est une figure forte). Le film suit les pérégrinations du clan Mozart à travers l’Europe et les met donc en scène dans des séquences de vie quotidienne particulièrement bien senties et vivantes.

Il y a évidemment un aspect didactique chez René Féret dans ce film qui consiste à exposer avec un peu trop d’insistance le contexte historique et à tenter de faire œuvre de pédagogie. À ce titre, la reconstitution semble parfois un peu figée, et le minimalisme de l‘ensemble empêche de temps en temps le souffle romanesque de l'histoire, pourtant bien présent, de s'épanouir totalement. Cependant, pour mettre en scène l’intimité de Nannerl et ses émotions de jeune fille qui découvre la dureté de la vie et du monde, Féret fait preuve d’une parfaite maîtrise et d’une grande subtilité. Nannerl, la sœur de Mozart est un film riche, intelligent et humble qui, comme son très beau personnage éponyme, se révèle fiévreux sous des apparences corsetées, vibrant sans toujours le montrer, sensuel malgré sa raideur - et bouleversant, à chaque fois.


 
Nannerl, la Soeur de Mozart - ma note pour ce film :
Réalisé par René Féret
Avec Marie Féret, Marc Barbé, Delphine Chuillot, ...
Année de production : 2010
Forrest Gump
Paramount Pictures

Ce n’était pas prévu au programme mais je viens de découvrir ce film, Forrest Gump de Robert Zemeckis, qui figure partout dans les classements des meilleurs films de tous les temps et comme je l’ai trouvé parfaitement affreux et sans aucun intérêt, une explication s’impose. Et puis, rien de telle qu’une critique bien négative pour se remettre en jambe après cette petite pause. SPOILERS INSIDE.

Forrest Gump est un long flash-back. Le personnage éponyme, un débile mental (disons les choses clairement, de toute façon ce n’est même pas un personnage sympathique), est assis sur un banc et raconte à qui veut l’entendre (pas moi !) l’histoire de sa vie bien remplie, de sa naissance à nos jours ; petite histoire qui va traverser et croiser la grande histoire des États-Unis de la deuxième moitié du vingtième siècle. Dès les premiers instants, c’est l’agacement qui prévaut : diction insupportable de Tom Hanks, qui s’est apparemment beaucoup entraîné pour jouer le benêt de service, voix-off lénifiante et collection de phrases stupides censées illustrer le bon sens et le bon cœur  du personnage (la fameuse réplique sur la boîte de chocolat). On comprend vite que le scénario soutiendra cette thèse biblique bien connue : « Heureux les simples d’esprit »… Enfin, scénario, si l’on peut dire, car le film n’est en réalité qu’une succession de séquences artificiellement reliées les unes aux autres. Le semblant de souffle romanesque qui se fait parfois jour retombe immédiatement dès lors que l’on revient à Forrest, sur son banc, qui continue son récit linéaire. J’ai du mal à voir quel plaisir narratif on peut tirer de cette succession de vignettes creuses, ringardes et inutiles illustrant une vie absolument pas crédible et, surtout, ne suscitant aucun attachement.

L’une des idées du scénario d’Eric Roth est que Forrest était présent lors de plusieurs grands événements de l’histoire américaine ; il rencontre quatre présidents différents, ainsi qu‘Elvis Presley et John Lennon. Pour rendre crédible ces éléments de l‘intrigue, le corps de Tom Hanks est régulièrement « incrusté » dans des scènes de télévision d’époque. Le montage en lui-même est plutôt bien réalisé (dans l‘ensemble, la maîtrise technique du film est correcte). Cependant, non seulement les imitations vocales des personnages historiques sont à chaque fois très mauvaises, mais en plus ces scènes oublient d’être drôles, charmantes ou originales. Les interférences de l’histoire personnelle de Forrest avec l’histoire qu’elle soit culturelle ou politique sont d’une débilité achevée. Exemples, c’est lui qui a inventé les pas de danse d’Elvis ainsi que le smiley (!), et qui a inspiré à Lennon les paroles d’Imagine. C’est censé être drôle ? Pire encore, Forrest Gump présente une vision simpliste et biaisée de l’histoire américaine (pas une seconde la guerre du Viet Nam n’est condamnée, par contre les hippies passent pour de sales cons…).



Si j’ai bien saisi la morale parfaitement subtile du film, pour réussir sa vie, il faut être un peu bête mais gentil, écouter sa maman, suivre les ordres et fermer sa gueule, bien travailler, devenir un héros de la patrie dans toutes les disciplines possibles etc. En contraste, le personnage de Jenny, la fille dont Forrest est amoureux, est sans cesse condamné pour ses choix de vie : sa jeunesse de chanteuse folk puis de hippie révolutionnaire et libérée la mène à sa perte ; et puis, parce qu’il faut bien qu’elle soit punie, elle meurt du sida à la fin (la maladie des débauchés, c‘est bien connu). Non sans avoir auparavant expié ses péchés en devenant une gentille femme au foyer. Le bon cœur, la docilité, le mérite, c’est bien. L’intelligence, la révolte, le désir, c’est maaal ! (…) Dans toutes les séquences des années 60, les hippies sont présentés comme violents, et le comportement de Forrest - qui tabasse quiconque touche à sa nana - comme exemplaire. Cherchez l’erreur. Ce serait insulter l’Amérique que de dire que ce film est très américain. Il est juste très bête, sans doute réac, en tout cas d‘une mièvrerie absolue et trop sûr de ses propres idées pour s‘ouvrir ne serait-ce qu‘un peu à la vie.

Apologie abrutissante et antipathique de la bêtise (ou de la prétendue sagesse des simples d‘esprit, c‘est la même chose), Forrest Gump est également d’une lourdeur sans nom. Un exemple parmi d’autres avec la bande originale, qui reste le point fort du film malgré tout : elle n’est composée que de classiques absolus du rock sixties et seventies. Cependant, le fait qu’il ne s’agisse que de tubes archi connus est déjà un peu appuyé en soit, mais en plus l’utilisation de ses chansons est franchement pénible. À chaque fois, la chanson en question redouble le propos de la scène qu’elle accompagne et l’alourdit inutilement : quand Forrest part à San Francisco, on entend Scott McKenzie chanter « If you’re going to San Francisco… », au Vietnam c’est For what it’s worth de Buffalo Springfield, lorsque Jenny quitte son squat les Doors chantent « don’t you love her as she’s walking out the door » (Love her madly), quand Forrest court sans s’arrêter pendant des mois (séquence d‘une inutilité hallucinante), c’est Running on empty de Jackson Browne… Une ou deux fois dans le film passent, mais quinze fois !

Quant à Tom Hanks, son interprétation taillée pour les Oscars (pensons à l’imparable théorie de Kirk Lazarus dans Tonnerre sous les tropiques) monolithique et forcée m’a agacée tout du long. Une « performance » qui consiste à jouer les débiles mentaux en affichant un air absent et en se tordant la bouche pour parler. À ce jeu là, Dustin Hoffman dans Rain man était beaucoup plus subtile et convaincant. Réaliser que ce film a obtenu l’Oscar en 1995 au nez et à la barbe de Pulp fiction, Quatre mariages et un enterrement et Les évadés (film que je trouve surestimé aussi, mais qui à côté du Zemeckis est un chef d’œuvre de subtilité et d’ambigüité) ne manque pas de me laisser pour le moins perplexe. Penser qu’il est l’œuvre d’un cinéaste à l’imagination généralement débordante qui se fait ici avoir par les pièges les plus crétins de la démagogie et la niaiserie, est une idée encore plus déplaisante. Je suppose qu’il y a des choses que je ne comprendrai jamais…

À voir aussi sur le blog
Films de Robert Zemeckis : I wanna hold your hand, Retour vers le futur
 
Forrest Gump - ma note pour ce film :
Réalisé par Robert Zemeckis
Avec Tom Hanks, Gary Sinise, Robin Wright Penn, ...
Année de production : 1994
Ralentissement californien
Chers lecteurs,
Les publications sur GTTM ont sérieusement ralenti ces derniers temps (mémoire de philo), et cela ne risque pas de s'améliorer dans la mesure où je me trouve maintenant et jusqu'à la mi-août en terre californienne, dans la région de San Francisco, pour visiter, m'amuser, et accessoirement suivre des cours à l'université de Berkeley.
Je ne sais pas encore si je pourrai beaucoup regarder de films, aller au cinéma et écrire des critiques, mais je ferai de mon mieux!



À venir, tout de même :
Nannerl, la sœur de Mozart de René Féret
Dark city d'Alex Proyas
un texte sur Policier, adjectif (éventuellement)
quelques films vus en exclu aux USA !
 
La Californie
Sri Lanka national handball team / Machan
UGC Ph

Sri Lanka national handball team, c’est l’incroyable histoire vraie d’une bande de sri lankais qui se fit passer pour l’équipe nationale de handball afin d’émigrer clandestinement en Allemagne à l’occasion d’un tournoi international. Sauf que le Sri Lanka ne possède pas de fédération de handball et qu’ils n’y ont donc absolument jamais joué ! S’ensuit une comédie cocasse mais jamais lourde qui contrebalance l’énormité de son sujet par une attention constante à ses personnages et à ses décors qui font sa plus-value.

Sri Lanka national handball team est mis en scène par l’italien Uberto Pasolini (producteur de The full monty, dont on retrouve un peu l‘esprit ici), qui n’a rien à voir avec son sulfureux homonyme mais un peu avec une certaine tradition néo-réaliste : la première moitié du film se déroule dans un bidonville et l’on y observe les vies sur le fil des quelques protagonistes, entre difficulté à survivre, système D et espoir persistant de s’en sortir. Les nombreux obstacles rencontrés pour l’obtention d’un visa sont le premier ressort comique du film. Une fois la bande de pieds nickelés débarquée en terre allemande pour disputer leur fameux tournoi, les matchs constituent de savoureux moments comiques avec leurs scores pléthoriques et la célébration hyperbolique d’un seulet et unique but.

UGC Ph

Malheureusement ces différentes parties de l’intrigue sont traitées avec une attention inégale et si certains épisodes s’avèrent longuet, on regrette de laisser trop vite les personnages à leur destin après que leur nullité les a rendu suspect auprès des services d'immigration. Sri Lanka national handball team ne dévie quasiment jamais de sa route de gentille petite comédie de bande emplie de tolérance, d’espoir etc. On peut donc juger l’ensemble un peu prévisible ; le côté « farce attachante » paraît parfois forcé. Ceci dit, Sri Lanka national handball team reste un film modeste et touchant qui distille un charme volatile mais réel.

Notes sur le DVD
Joli menu. À part ça, aucun bonus. On aurait pourtant aimé en savoir plus sur l'« histoire vraie » dont est tiré le film.

[DVD reçu dans le cadre de l'opération DVDTrafic, mise en place par l'excellent site CinéTrafic]

Références du DVD
Sri Lanka National Handball Team
Un film de Uberto Pasolini
avec Gihan de Chickera et Dharshan Dharmaraj
Édition : UGH Ph
Distribution : Zylo
Date de sortie : 01/06/2010
 
Sri Lanka National Handball Team - ma note pour ce film :

Année de production : 2008
Créatures célestes / Heavenly creatures


Heavenly creatures fait état d’un fait divers réel, survenu en Nouvelle-Zélande dans les années 50. Fait divers sur lequel Peter Jackson pose un regard personnel et subjectif :  il entre en empathie et adopte le point de vue des criminelles, deux adolescentes de bonne famille qui assassinent violemment la mère de l’une d’elles pour ne pas être séparées. L’horreur nous est annoncée dès le début (le prologue nous montre les deux filles hurlant, couvertes de sang), aussi tout le film est-il placé sous la menace de la tragédie imminente, que le spectateur attend et craint. Jackson montre un certain talent à mettre en place une tension du début à la fin, en même temps qu’un habile mélange des genres (plutôt mélo, le film est parfois à la limite du fantastique voire de l‘horreur).

L’histoire que raconte Heavenly creatures est assez stupéfiante en elle-même pour susciter un intérêt qui ne décroit pas. Les implications psychologiques, sexuelles (homosexualité), sociales (pourquoi assassiner la mère de la famille la plus modeste des deux ?) etc. ne sont pas nécessairement toutes mises en avant par Jackson mais elles sont bien là, et ajoutent de la profondeur à ce qui n’est pas une simple anecdote glauque et gore. Le cinéaste livre un portrait appuyé mais intéressant de ces deux jeunes filles qui cherchent à vivre leur amitié au-delà des conventions. Il montre l’intensité d’une relation humaine insupportable pour la société puritaine ici décrite. Cet amour-amitié est vouée au rejet et à l’incompréhension.



Pour résister à la pression extérieure, les deux héroïnes s’inventent un monde à elles seules dévolues, elles imaginent, elles créent, comme deux artistes maudites. Problème, tout de même : la mise en image de leur monde imaginaire est quelque peu kitsch voire guimauve. Alors oui, on constate volontiers que Peter Jackson possède une personnalité de cinéaste, comme on dit. Il a du style, et de l‘imagination. Mais se laisse parfois aller à des effets de style, justement, pas très opportuns. Heavenly creatures est un mélo total, qui va parfois trop long dans l’hystérie mélodramatique, au point que l’on est plus souvent agacé qu’ému.

Dans le même ordre d’idée, on peut constater que la jeune Kate Winslet en fait un peu trop dans la frénésie ; mais sa partenaire Melanie Lynskey est parfaite en ado renfrognée qui s‘ouvre à la vie et au monde au contact de son amie. Heavenly creatures est imparfait mais assez insolite et riche pour susciter l’intérêt.

À voir aussi sur le blog
Films de Peter Jackson : Lovely bones
 
Créatures célestes - ma note pour ce film :
Réalisé par Peter Jackson
Avec Kate Winslet, Melanie Lynskey, Sarah Peirse, ...
Année de production : 1995
La nostra vita
FESTIVAL DE CANNES 2010 - COMPÉTITION - Prix d'interprétation masculine
Sortie le 22 décembre 2010

La nostra vita est le deuxième film de Daniele Luchetti à avoir été présenté en compétition à Cannes, après Le porteur de serviette (1991). Son prologue nous présente une vie de famille idyllique, charmante, mignonne - Claudio, sa femme enceinte Elena et leurs deux enfants mènent une vie de petits bonheurs simples. C'est agréable à regarder (quoiqu'un peu cliché), mais l'on sent déjà que la tragédie guette, en particulier quand Claudio annonce à sa femme qu'il a découvert un cadavre sur le chantier où il travaille. Ce n'est pourtant pas de là que partira le drame, mais du décès soudain d'Elena alors qu'elle donne naissance à leur troisième enfant. Elio Germano interprète ce veuf qui tente tant bien que mal de joindre les deux bouts, et bien qu'il soit relativement émouvant, son prix d'interprétation à Cannes ne paraît pas franchement indispensable : à l'image du film, il se conforme un peu trop souvent à des archétypes psychologiques faciles.

Luchetti prend également soin d'inscrire son intrigue aux contours intimes dans un contexte social fort. Pour pouvoir entretenir sa famille après la mort de sa femme, Claudio tente de gagner de l'argent de façon plus ou moins malhonnête. Le personnage devient donc une sorte de petit patron salaud un peu méprisable (il sous-paye ses employés sans papier, dissimule le décès d'un ouvrier). L'étude du monde du travail évoque le film de Ken Loach It's a free world, sauf que Luchetti ne va aussi loin ni dans la violence du propos ni dans l'ambiguïté et l'étrangeté - se pose alors la question du regard que pose le réalisateur sur son personnage. Est-il complaisant, compassionnel, critique, méprisant ? Difficile à savoir, et ce non en raison d'une subtilité particulière de la mise en scène mais au contraire, je pense, de sa totale impersonnalité. Parfois caméra à l'épaule, Luchetti adopte un style sobre qui privilégie les plans rapprochés et l'intime. Un choix cohérent mais qui tourne quelque peu en rond.

Cattleya

On sent que le projet plus ou moins avoué de La nostra vita est de dessiner un portrait en demi-teinte de l'Italie d'aujourd'hui, celle de la crise et de Berlusconi. Il n'y réussit qu'à moitié, faute de parvenir à insérer ses personnages dans un environnement autre que familial. Comme attendu, le film dessine une trajectoire de rédemption pour son protagoniste. On trouvera cependant son bonheur ailleurs : dans le personnage du frère de Claudio par exemple, beau célibataire timide ; ou encore dans le beau segment d'intrigue (pas assez exploité) qui voit Claudio héberger chez lui le fils de l'ouvrier roumain dont il a caché la mort. La nostra vita reste un film touchant mais du point de vue cannois, on était en droit d'attendre des œuvres plus fortes, plus personnelles et plus originales.

 
La Nostra Vita - ma note pour ce film :
Réalisé par Daniele Luchetti
Avec Raoul Bova, Giorgio Colangeli, Elio Germano, ...
Année de production : 2010
When you're strange


Premier film documentaire de Tom DiCillo (Ça tourne à Manhattan, Delirious), When you're strange (sortie le 9 juin) conte l'histoire du groupe de rock californien The Doors. Il est entièrement composé d'images d'époque (clips, vidéos de concert, films familiaux...), seulement commentées par une voix off assurée (plutôt bien) par Johnny Depp, fan des Doors au même titre que le réalisateur. La passion de ces derniers pour leur sujet est palpable à chaque instant du film, et c'est ce qui le rend attachant et personnel malgré son grand classicisme. En effet, dans sa construction, When you're strange est de facture assez banale : il suit linéairement, chronologiquement l'histoire des Doors, de la rencontre entre Jim Morrison et Ray Manzarek à la mort de Morrison. Le commentaire est bien écrit, même si le ton devient parfois légèrement  trop solennel.

Très amatrice de la musique des Doors, je ne connaissais pourtant pas grand chose de leur histoire. À ce niveau là, le film apporte beaucoup aux novices : apprendre que Morrison a fait des études de cinéma, que Robbie Krieger a composé une bonne moitié des chansons des Doors (et que Light my fire est le premier morceau qu'il ait jamais écrit !), que Krieger, Densmore et Manzarek avait une formation classique ou jazz assez poussée etc. En revanche, pour les connaisseurs, When you're strange ne sera certainement pas source de grandes révélations. Il est passionnant en revanche de découvrir certaines images d'archives inédites ou très peu vues, comme par exemple ces extraits d'un film expérimental tourné par Morisson lorsqu'il était étudiant en cinéma à UCLA. Des images de ce film étrange et silencieux, entre western et road movie, jalonnent le documentaire. Les vidéos de concert sont également fascinantes ; on y découvre un Morrison tour à tour habité, ivre, apathique, survolté, et la plupart du temps génial.

MK2 Diffusion

Comme on pouvait s'y attendre, Tom DiCillo se concentre particulièrement sur la figure charismatique et mythique de Jim Morrison, ses accès de génie et de folie fournissant la matière narrative de When you're strange. S'ils ne sont pas absents (heureusement) du film, le projecteur est beaucoup moins souvent braqué sur Densmore, Krieger et Manzarek, que l'on ne connaîtra que peu. Un tel choix est sans doute justifié, tant l'histoire des Doors fut intrinsèquement liée à l'état physique et mental de leur leader. Le film fait également des Doors les hérauts de la contre-culture des sixties et trace un parallèle entre leur histoire personnelle et artistique et le monde de 1965 à 1971 : formation du groupe jusqu'à la mort de Morrison d'un côté, débuts du mouvement hippie jusqu'à son effondrement de l'autre. L'analyse est intéressante mais probablement pas assez développée (de plus, ce schéma fonctionne pour un grand nombre de groupes des années 60, les Beatles en tête).

Terminons avec le plus important : la musique ! Il est évident que le mérité principal de When you're strange est de permettre aux spectateurs de (re)découvrir les nombreuses grandes chansons écrites par les Doors pendant leurs quelques années d'activité. Light my fire, The Crystal ship, The end, People are strange, Touch me, L.A. woman, Riders on the storm et quelques autres classiques ont les honneurs du doc de Tom DiCillo. Le nombre de chefs-d'œuvre qui en compose la bande originale ne manquera pas d'impressionner. Parfois, on regrette de ne pas entendre tous les morceaux en entier, mais cela aurait bien sûr été difficile sur un format aussi court (1h25). Bref, un documentaire peu original dans sa forme mais fort enrichissant, dont l'intérêt majeur est de mettre parfaitement en valeur la musique de l'un des plus grands groupes de l'histoire du rock.
 
When You're Strange - ma note pour ce film :
Réalisé par Tom DiCillo
Avec Johnny Depp, John Densmore, Robby Krieger, ...
Année de production : 2009
Copie conforme / The certified copy
MK2 Diffusion

Huit ans après Ten, Copie conforme marque le retour d’Abbas Kiarostami à la fiction. Pour la première fois, le cinéaste iranien tourne en dehors de son pays (ici en Italie) et avec une vedette internationale à l’affiche. Copie conforme est un film aussi étrange et intriguant au départ que fatiguant et crispant au final. Sa plus grande partie est constituée de dialogues entre un homme et une femme aux relations assez troubles, qui se promènent dans un village toscan et dont on ne sait pas réellement s’ils se connaissent déjà. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Copie conforme est un film bavard, voire verbeux. Parfois, les dialogues sont intelligents, malins, mystérieux. Pas toujours. Kiarostami met en place une réflexion sur l’original et la copie en art : selon le personnage interprété par le chanteur lyrique William Shimell, la copie vaut parfois beaucoup mieux que l’original - c’est la thèse audacieuse de son ouvrage. Le film livre quelques réflexions intéressantes sur le sujet, principalement à travers sa structure même (il est séparé en deux morceaux - l’un l’original et l’autre la copie ?).

Il y a en effet dans Copie conforme un fameux twist scénaristique central (et non pas final, pour une fois), dont je ne dirais rien, mais que par ailleurs j’ai trouvé sans grand intérêt. Effectivement, la perspective sur les personnages se trouve renversée, mais que cela nous apporte-t-il ? Ce glissement narratif reste totalement théorique du début à la fin, il ne vient nourrir la perception ni de la première ni de la seconde partie du film. De manière générale, c’est là le problème de Copie conforme : il est entièrement théorique et ne parvient pas à s’incarner dans ses personnages, qui demeurent d’affreux stéréotypes. La femme est nécessairement fleur bleue, émotive, romantique ; l’homme est détaché, raisonnable, cynique. Pitié, franchement… Binoche et Shimell font ce qu’ils peuvent et le font plutôt bien (elle est un peu en roue libre tout de même), mais leurs personnages sont tellement exaspérants et antipathiques qu’on souffre véritablement pour eux.

Juliette Binoche et William Shimell. MK2 Diffusion

En sus, Copie conforme livre une vision absolument sinistre, déprimante et glauque au possible de la vie en couple et cumule également les poncifs sur l’art, les intellectuels, la vie même. Si vous avez envie d’être en couple, de vous marier, d’avoir des enfants, de parler d’art, de vous promener en Italie ou même de vivre, n’allez pas voir ce film, vous risqueriez d’en être dissuadé… La conception des rapports humains mise en avant par Kiarostami est d’un sordide total. Sa mise en scène est assez brillante et parfois lumineuse mais tourne rapidement à vide, tant elle est systématique (champ-contrechamp, plans séquences). Systématique pourrait être le mot clé de ce film totalement unidimensionnel, artificiel  et ultra-satisfait de son propre dispositif, qui ne cesse de cautionner son système et sa  vision du monde, et reste irrémédiablement fermé sur lui-même.
 
Copie conforme - ma note pour ce film :
Réalisé par Abbas Kiarostami
Avec Juliette Binoche, William Shimell, Jean-Claude Carrière, ...
Année de production : 2009
Un homme qui crie
FESTIVAL DE CANNES 2010 - COMPÉTITION - Prix du Jury
sortie le 22 septembre 2010

« Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas un spectacle, car une mer de douleurs n'est pas un proscenium, car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse... »

Ces très beaux vers d'Aimé Césaire ont donné son titre au premier film tchadien de l’histoire de la sélection cannoise. Un homme qui crie est un film attachant, en un sens irréprochable, qui se déploie sur un mode à la fois intimiste et politique, parfois touchant mais relativement fade. Adam, un ex champion de natation, perd son emploi de maître-nageur dans une piscine de N’Djamena. C’est son jeune fils qui est embauché à sa place, mais qui sera bientôt enrôlé de force - dans des circonstances assez dérangeantes - dans l’armée tchadienne pour combattre les rebelles qui menacent de renverser le pouvoir. Le réalisateur Mahamat Saleh Haroun livre sur un tempo adagio le portait d’un homme (qui ne crie pas du tout), d'un père à la reconquête de son amour-propre et d’un pays au bord du chaos. Les résonances entre l’intime et le social, entre la maison et le monde, sont joliment orchestrées, notamment dans la première moitié du film.

Pyramide Distribution

Le cinéaste sait clairement installer un climat : les premières scènes, avec ce palace clairsemé, ces rues agitées, ces bidonvilles et ces bars hantés par des gens à l‘avenir incertain, frappent juste. C’est certainement au niveau du récit que le bât blesse. Un homme qui crie est une fable sur la dignité perdue, d’une belle sobriété, mais tout de même assez convenue et naïve dans sa forme (un trop grand symbolisme, des gros plans insistants) comme dans son déroulement (l’apparition du personnage de la petite amie, la rédemption finale). Le film adopte un rythme monocorde et ne le lâche qu’à de rares moments, d’où une impression de détachement qui s’avère parfois désagréable. Cet honorable Un homme qui crie a reçu un gentil Prix du jury, ce qui ne mange pas de pain et permet de saluer le courage du cinéaste à tourner en pleine guerre civile. On peut aussi penser que le jury a trouvé le film beau. Pourquoi pas. Mais pour ma part, il m’a manqué un véritable climax émotionnel, un attachement aux personnages, une mise en contexte à la fois plus précise et plus embrassante pour pouvoir adhérer totalement à ce drame qui suscite du respect mais peu de sensation ou de trouble.
 
Un Homme qui crie - ma note pour ce film :
Réalisé par Mahamat Saleh Haroun
Avec Youssouf Djaoro, Diouc Koma, Emile Abossolo M'Bo, ...
Année de production : 2010
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